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MBCT et ruminations mentales

’’N.Daki, Mondeo Publishing, le monde vu par les sciences’’

Le mal-être du « trop penser »

Cogiter, repenser, ressasser, bref, ruminer. Nous avons tous vécu de tels moments. Cependant, suite à une émotion ou une contrariété du quotidien, certaines personnes ne peuvent cesser leur réflexion. Ces athlètes involontaires du cogito, héros d’une histoire dont ils sont l’unique narrateur et spectateur, expriment un mal-être moderne, peu connu et pourtant dangereux  : le « trop penser ». Par Nadia Daki

Joëlle a 36 ans. Elle travaille dans un cabinet d’avocats. Lors d’une réunion, elle ère dans ses pensées. Un flot de sentiments négatifs l’envahit alors  : « Ce travail ne me plaît pas. Je voulais être institutrice. De toute façon, je suis inutile dans ma mission, je mériterais d’être renvoyée. Ces dernières années, j’ai manqué l’essentiel. Mon mari est bien trop souvent en voyage d’affaires, je suis sûre qu’il me trompe. » Joëlle est-elle une éternelle insatisfaite  ? Se fait-elle du souci à tort ou à raison  ? Peu importe que ses doutes soient fondés, car Joëlle souffre d’un mal contemporain  : l’overthinking ou autrement dit, la « rumination mentale non-stop ». « Il suffit parfois d’un petit évènement insignifiant pour provoquer des heures de torture mentale de ce type, explique Susan Nolen-Hoeksema, professeur de psychologie à l’université du Michigan, aux États-Unis, et auteur d’un ouvrage sur le sujet (1). Après avoir étudié 1300 personnes choisies au hasard, ce chercheur a découvert que 63 % des jeunes adultes et 52 % des quadragénaires ont tendance à ruminer, composante essentielle de l’overthinking. Tous ne sont pas des « overthinkers »pour autant. En effet, l’overthinker examine continuellement ses pensées et sentiments négatifs. Comme une pâte à laquelle on ajoute de la levure, nos pensées négatives augmentent de volume et finissent par prendre progressivement toute la place dans notre esprit. Au début, on se focalise sur l’évènement qui vient de se produire (dispute, frustration, etc.) mais peu à peu, on glisse vers d’autres situations (passées, présentes), brassant pêle-mêle nos doutes les plus intimes. En sautant d’une pensée à une autre, sans lien direct entre elles, on risque d’amplifier de petits problèmes ou d’en créer qui n’existent pas. « L’overthinking est un problème dangereux, poursuit Susan Nolen-Hoeksema. En plus de rendre la vie difficile, il complique nos relations avec autrui et contribue, dans certains cas, à de graves troubles comportementaux ou mentaux tels que l’anxiété, l’alcoolisme ou la dépression. »

Une malédiction féminine  ?

D’après une autre étude menée par Susan Nolen-Hoeksema (2), les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à ruminer lorsqu’elles sont tristes, anxieuses ou déprimées. Selon elle, cette tendance s’explique essentiellement par l’éducation. « Dès leur plus jeune âge, les femmes sont encouragées à exprimer leurs émotions, à parler de leurs difficultés et à écouter les autres, précise-t-elle. En revanche, on se moque d’un garçon qui pleure et on le pousse à réagir autrement, de façon moins émotive. » Cette hyperémotivité pousse plus volontiers le genre féminin à se remettre continuellement en question et à s’interroger sur leurs décisions. Selon l’auteur, les femmes et les hommes ne se définissent pas de la même façon par rapport au monde extérieur. Elles se positionnent plus par rapport aux autres. Leur propre image est d’avantage fondée sur les opinions d’autrui. Elles peuvent ainsi vouloir étudier plus souvent l’état de leurs relations en prenant le risque de s’angoisser lors d’un changement. Et enfin, elles ont plus tendance que les hommes à confondre leurs propres sentiments avec ceux des autres. Certains psychanalystes soulignent également cette différence de réaction qu’ont les hommes et les femmes face à l’overthinking mais ne défendent pas pour autant l’idée que les femmes « se prendraient plus la tête » que les hommes. Face à la rumination mentale, les hommes ignoreraient tout simplement le problème s’ils ne trouvent pas de solution immédiate tandis que les femmes vont tenter de trouver des explications, des solutions. Pour d’autres, cette différence de comportement serait due au fait que les évènements liés à une émotion (positive ou négative) sont plus fortement ancrés dans le cerveau féminin. En effet, les femmes ne se souviennent-elles pas mieux que les hommes des dates d’anniversaire, de certains évènements  ? Pour l’heure, aucune étude scientifique n’a pu montrer de différence entre hommes et femmes dans la suractivité cérébrale et notamment dans la rumination mentale. En tout cas, l’un des carburants incontestable de l’overthinking, c’est la peur. Qui n’est pas pris de panique face à une situation qui lui échappe complètement  ? La différence entre une personne « overthinker » et une autre, c’est la façon dont elles vont faire face à cette situation  : la première sera complètement submergée par sa peur et va activer sa « roue » mentale. La seconde échappera à cette tendance d’agitation mentale. Mais l’overthinking est un mécanisme multi déterminé qui peut s’expliquer par plusieurs facteurs.
63% des jeunes adultes et 5é% des quadragénaires ont tendance à ruminer et les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à ruminer lorsqu’elles sont tristes ou déprimée.
La tyrannie de l’ego
L’individualisme moderne est un des quatre facteurs culturels pouvant expliquer l’apparition de ce phénomène d’overthinking. Selon Susan Nolen-Hoeksema, nous sommes devenus plus nombrilistes et passons notre temps à disséquer ce que nous ressentons, à guetter le moindre sentiment de tristesse ou d’anxiété, en oubliant qu’ils sont provoqués la plupart du temps par des évènements insignifiants. Le manque de valeurs et la quête de récompense sont deux autres facteurs. Contrairement aux anciennes générations, nous passons notre temps à contester ou à mettre en doute un certain nombre de références  : foi, patriotisme, humanisme, etc. On doute de nos motivations, de nos désirs, de notre jugement. On anticipe les choix à faire, regrettant les erreurs commises dans le passé, scrutant l’avenir. Quatrième facteur favorisant la rumination  : le besoin de palliatifs. Lorsque les ruminations deviennent incessantes et qu’elles tournent en boucle, le recours à l’alcool ou aux médicaments peut apparaître comme étant la seule solution pour cesser ce trop plein d’idées noires. Il ne faut surtout pas confondre cette rumination excessive avec l’anxiété, précise la psychologue. Même s’il y a quelques points communs apparents, les syndromes sont très différents. Les « overthinkers » sont convaincus que le pire est déjà arrivé, ils se focalisent sur des situations du passé qu’ils auraient voulu différentes. Ils ne sont pas dans le « Et si  ? ».

S’aérer l’esprit…

Des solutions  ? Il faut s’occuper l’esprit autrement. Faire du sport, se relaxer, méditer, se concentrer sur la préparation d’un plat compliqué ou encore jardiner. Et à en croire Susan Nolen-Hoeksema, mieux vaut ne pas partager ses soucis pendant des heures avec ses amis car cela ne ferait qu’accentuer les ruminations a posteriori.

Pour ne pas sombrer dans la dépression

Le danger est réel, près de 45 % des personnes s’adonnant à la rumination non-stop présentent des signes de névrose dépressive sévère. Mais pourquoi se laisser aller à ce comportement destructeur  ? Parce que l’organisation et le fonctionnement du cerveau facilitent la rumination. Tous nos souvenirs ou pensées sont étroitement liés grâce à des réseaux complexes. Ainsi nous sommes capables d’établir des similitudes entre plusieurs situations, mais le danger est que cela favorise les tendances à la rumination. Cette rumination d’idées négatives a été associée à une implication accrue des régions cérébrales souvent associées à la tristesse, constate Philippe-Olivier Harvey, chercheur en neurosciences à l’université McGill de Montréal, au Canada. « L’une des hypothèses est que la suractivation de ces régions (l’amygdale et le cortex préfontral) nuit au bon fonctionnement des régions dites « cognitives » tels que le cortex frontal dorsolatéral et le cortex cingulaire antérieur, impliqués la mémoire, l’attention et la planification. Autrement dit, un déprimé qui rumine solliciterait trop de ressources cérébrales pour le fonctionnement des régions émotionnelles et pas assez pour les régions cognitives, d’où les déficits de mémoire et de concentration. » Il semblerait donc que la rumination soit un facteur favorisant la dépression. De plus, certaines études suggèrent que ces deux mécanismes mettent en jeu des processus cérébraux similaires  : notamment, une suractivité de certaines aires cérébrales.


Un cerveau qui travaille trop

Une équipe franco-canadienne a montré récemment, par imagerie cérébrale, que les personnes déprimées activent davantage leur cerveau et fournissent un effort plus soutenu que les sujets non déprimés, lors de tâches de mémorisation à court terme, (3). « Quand on réalise une tâche cognitive, on active certaines régions et on désactive celles qui sont inutiles, explique Philippe Fossati, co-auteur de l’étude et chercheur au laboratoire « Vulnérabilité, adaptation et psychopathologie » (CNRS et universités de Paris 6 et 7). Les déprimés ont plus de mal à désactiver ces régions inutiles, peut-être est-ce la rumination qui les en empêche  ? Mais elle pourrait également expliquer le maintien de la dépression en empêchant l’accès aux souvenirs spécifiques et aux aspects positifs de la personnalité. » Que ce soient les « overthinkers » ou les déprimés, leur cerveau n’est jamais au repos, il fonctionne en boucle. « Les déprimés ne sont pas des fainéants, lance Philippe Fossati. C’est comme si leur cerveau s’engageait dans un marathon au rythme d’un 100 mètres, d’où l’épuisement lié à la dépression  ! » Le fait de ne pas pouvoir arrêter ce processus pernicieux de ruminations pourrait être lié à une activité anormale de l’amygdale et du cortex préfrontal. Faute d’explications scientifiques, les overthinkers n’ont pas le choix  : mieux vaut se vider la tête. ♦

Lien entre Déprime et mémoire à court terme

Régions montrant une activation accrue chez les patients déprimés par rapport aux sujets témoins lors de la réalisation de la tâche de mémoire à court terme. Les régions en rouge désignent le cortex préfrontal dorsolatéral (CPFDL) et le cortex cingulaire antérieur (CCA). ♦